Le mur

Je n’ai pas de nouveaux revenus depuis plus d’un mois et il ne me reste qu’une dizaine de jours de semi-confort. Une dizaine de jours avant que mes comptes se mettent tous à rebondir. Une dizaine de jours avant de ne plus pouvoir aller faire l’épicerie et de perdre un à un la plupart de mes services.

Même si ça fait huit ans que je vis en situation précaire, je ne m’y habitue pas. Le stress est toujours là. En fait, c’est toujours de pire en pire parce que ça t’use et t’as de moins en moins d’options et de réserves.

Tu ne peux pas emprunter à l’infini à tes amis. Il y a une limite au nombre de fois que tu peux téter une job au même monde. Ta marge de crédit ne peut pas aller beaucoup plus loin que dans les cinq chiffres. Un moment donné, le mur devient inévitable.

Je n’arrive jamais à déterminer si c’est moi qui s’isole ou mon entourage qui s’éloigne, mais quand je vis ces passes-là, je m’y sens toujours si seul. Il faut dire qu’un ami dans ma situation, ça n’a rien d’agréable. Mon stress est d’une contagion absolue et je n’ai pas le budget pour rien faire. Je paye zéro bière. En fait, je ne compte plus les fois dans les dernières semaines où l’on m’a payé la bière ou les repas.

C’est humiliant, mais ça permet d’oublier le mur pour un moment. Ça me permet de socialiser temporairement sans être trop lourd. Ensuite, je retourne chez moi et tout me revient. Le mur et une nouvelle couche d’humiliation.

Quand j’essaie de confier une partie de tout ça à quelqu’un, tout le monde a la même réaction. On me propose une solution en quelques secondes. Et si j’avais un ami dans mon état, je ferais sûrement la même chose. J’aurais plein de trucs à lui suggérer.

Mais j’aimerais tellement qu’on comprenne combien il m’est difficile de maintenir au quotidien l’équilibre entre la recherche d’emploi pour avancer ma carrière, la recherche d’emploi alimentaire et la recherche de survie mentale.

Combien toutes les petites choses qui paraissent simples deviennent tough. C’est difficile de faire une bonne épicerie avec le mur en tête. Ça rend aussi difficile de dormir. Quand tu dors et que tu manges mal, ça devient difficile de se mettre en forme. Tu perds tout ce qui devrait t’amener éventuellement de l’énergie, de la confiance et du focus. Et de toute façon, le moyen ou le long terme n’existent plus.

Il ne reste que le mur.

Il est trop tard pour les petits pas. Il est trop tard pour toutes ces petites solutions humiliantes. La petite jobine ne suffira pas. L’aide sociale non plus. Rien de tout ça ne me sauvera. Ce sont juste des couches d’humiliation supplémentaires avant la fin inéluctable.

Il est juste trop tard.

Et quand il est trop tard, ça ne s’explique plus.

Au mieux, ça se braille.

Et encore là, on se tanne d’être celui qui braille.

C’est là qu’il devient plus tentant de juste plonger ma tête dans une série télé pour essayer de tout oublier. Le choc est inévitable alors aussi bien me déplugger. Trouver quelque chose pour m’occuper l’esprit jusqu’à ce que je sois enfin capable de dormir. Essayer de me dire que je trouverai bien une idée miracle demain.

Puis le lendemain, je me réveille. Et le mur est encore plus proche.

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