Un moment donné – troisième partie

(3e partie de la série suivi)

C’est con, mais je me sens toujours mal de me pointer à mes rendez-vous de psy quand je vais bien. J’ai l’impression de ne pas être assez décrissé pour me qualifier. Je sais que c’est ridicule, mais ça me passe toujours par la tête quand j’y vais sur une bonne journée. Heureusement, dans l’état où j’étais ce matin, je me qualifiais totalement.

C’est le vide dont je parlais qui me rattrape. La solitude.

Là, je vais essayer au possible d’illustrer ça de façon claire, mais ça risque d’être abstrait parce que ce sont des trucs complexes et surtout, ce sont des trucs je ne maitrise pas. Sinon, je serais pas mal plus heureux. Bref, j’espère que t’es concentré.

J’ai réussi à atteindre un espèce de beat régulier dans les derniers jours. Je me couche tôt et du coup, je me lève tôt. Comme le vrai monde. J’ai même hâte d’aller me coucher. Pas parce que je suis fatigué ou que c’est un mode de vie sain. Je veux juste que le temps passe. Comme des shots de fast-forward. J’espère que le lendemain m’amènera enfin ce quelque chose, cette relation que j’attends.

Évidemment, c’est zéro une bonne stratégie. Je le comprends bien, mais je l’agis quand même. Je reste en attente. Dans les meilleures passes, j’espère. Dans les moins bonnes, je me décourage. J’aimerais être moins passif, mais j’ai de la misère à trouver des options concrètes. Le bénévolat?

J’en jasais tout à l’heure avec ma psy que je suis toujours content d’aller voir. En fait, j’en ai hâte. Je le vois presque comme une date.

C’est naturel de s’attacher à du monde intelligent, compatissant et à l’écoute. Je finis souvent par me prendre au jeu et les voir comme des amis. En fait, ma psy, je voudrais qu’elle soit pas mal plus que mon amie. Encore là, je sais bien que je ne la connais pas vraiment et que la relation est totalement déséquilibrée, mais je le sens quand même comme ça. Mon manque me rend vulnérable à ce genre de truc.

C’est trop facile de finir par la voir comme une belle amie avec qui je vais jaser. À la différence qu’une amitié dure tant que ça va bien alors que les psys, on se voit souvent juste le temps où ça va mal.

Je m’égare.

Ce qui est différent dans la relation avec ma psy, c’est que je n’ai pas peur d’être rejeté. Je peux même lui confier ouvertement l’effet qu’elle me fait. De façon pure et authentique. Tout ce que ça peut faire, c’est de créer un malaise, et pas mal juste de mon bord. D’ailleurs, aujourd’hui, je lui racontais que le sourire qu’elle me fait quand j’arrive et que je repars, c’est toujours dans les highlights de ma semaine. Ce sourire-là avec mon prénom dans sa bouche me donne de la bonne humeur pour quelques heures.

Je suis toujours étonné par l’énergie que ça me donne. Mais là, vu que je lui en ai parlé, je n’ai même pas été game de la regarder avant de partir. J’avais peur qu’elle se sente forcée ou que ça devienne weird.

Je sais. C’est pathétique.

Mais bon, même si c’est une relation qui ne peut déboucher sur rien d’autre, il y a quand même quelque chose de vrai et substantiel qui s’y passe. Une écoute qui est sincère. Une intelligence dans ses propos. Une compassion. Un regard véritable sur ce que j’ai à l’intérieur. Et ça fait partie de mon problème de fond que j’essaie de mieux comprendre. Ce besoin d’être adéquat et satisfaisant pour l’autre.

Elle me fait toujours remarquer ça. Elle pointe toujours vers ce petit quelque chose qui m’échappe. L’importance que j’accorde à ce que je plaise à l’autre. Ce que l’autre va penser de moi. Combien c’est improbable qu’on finisse par me voir comme un bon parti. Tout l’espoir que je mets dans cette idée, ce fantasme de finir par tomber sur quelqu’un qui viendrait me certifier d’une certaine valeur. Quelqu’un dont le regard arriverait ou suffirait à me valider ou je sais pas quoi.

Je l’avais dit que ce serait abstrait.

En même temps, je ne sais pas comment se débrouillent les gens normaux. Bon, avec les psys, tu ne peux jamais utiliser le mot « normal », mais ‘mettons qu’on le remplace par « sain ». Les gens sains ont-ils une confiance de fond et un amour de soi qui les rend propices à plein de relations? Peut-être. On s’entend que mes cent paragraphes de questionnements, ça ne score pas full dans une bio Tinder.

De toute façon, j’y suis invisible. Il y a des fois où je vais écrire dans des endroits bondés juste pour l’espoir de peut-être provoquer le destin. Peut-être que de rester là assez longtemps me rendra plus sensible au rayonnement. Ça me donnera l’exposition nécessaire comme dans ces photos où ils jouent avec la lumière. Mais non. Je reste invisible.

« Est-ce que t’es invisible ou c’est toi qui te rends invisible? »

C’est tellement une question de psy, ça. C’est sûr que d’aller écrire dans un centre d’achat, ça ne se qualifie pas pour un gros move proactif qui assure l’abondance de relations significatives. Mais ce serait quand même suffisant pour une belle fille. Même certains gars.

Mais bon, même à ça, je sais que je n’arriverais pas à tenir le regard d’une inconnue qui me plait. Pas à jeun, en tout cas. J’aurais peur de déranger ou d’avoir l’air stalker. Encore cette peur du rejet et de quoi j’aurai l’air. Je suis plus à l’aise de jaser avec une femme qui est à l’autre bout du monde que celle à la table d’à côté. Plus elle est proche, plus je garde les yeux sur ce que j’écris, la tête cachée dans mon hoodie.

Ironiquement, c’est un des trucs qui m’a rapidement plu avec l’écriture. Cette possibilité de rejoindre un paquet de monde en même temps et l’espoir que ça résonne chez quelques personnes compatibles. C’est comme s’il n’y avait qu’avec l’écriture où j’arrivais à exister assez pour devenir visible. Une visibilité par les lettres où chaque mot est un petit bout de verre. Des textes que je patente dans l’espoir de former une espèce de bouteille à la mer, qui finira peut-être quelque part un moment donné.

2 thoughts to “Un moment donné – troisième partie”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *