Fils ingrat et la meilleure mère au monde – 7e partie

(7e partie de la série suivi)

Ma mère est venue passer la semaine chez nous. C’est la première fois qu’on faisait un truc du genre. D’habitude, mes deux parents viennent ensemble faire un petit tour le temps d’un repas, mais ils arrivent fatigués de la longue run de char et il y a souvent déjà une tension déplaisante entre eux. Sans oublier qu’en général, la dynamique à trois est différente d’une dynamique à deux.

Ça faisait quelques fois que j’offrais à ma mère de venir passer quelques jours chez nous vu qu’elle est maintenant à la retraite, mais j’étais content que l’initiative vienne d’elle la semaine passée. Elle m’offrait même de venir faire du ménage pour me donner un coup de main. Il faut dire que mon appart en a grandement besoin. Je suis pas mal le cliché du gars célibataire qui n’est pas ménage pantoute, et quand on double ça à une dépression, ça donne des trucs qui s’accumulent un peu partout de façon ridicule.

Perso, je ne le remarque plus vraiment, mais disons que ce n’est pas super propice à ramener une fille chez nous.

Sa visite me stressait quand même un peu parce qu’avec mes habitudes de vie en solo, je me sens vite étouffé lorsque quelqu’un débarque ici. Je suis un peu comme mon chat. On est sauvages avec les étrangers. Mon chat est juste psycho, mais de mon bord, ç’a tendance à escalader dans ma tête et toujours d’une façon assez semblable.

Je finis par être dérangé par une foule de petits trucs vraiment anodins que je n’ose pas exprimer. Même que je m’énarve moi-même d’être dérangé par autant de petites niaiseries. Pour éviter de faire du drama, je ne dis rien et j’attends que ça finisse. Évidemment, ce n’est pas une stratégie super saine. Surtout quand l’autre est là pour la semaine.

Quand je parlais à ma psy récemment que j’ai toujours l’impression que je ne ferais pas un bon parti, c’est un des items en tête de liste. J’ai vraiment peur que toutes mes années de solitude m’aient rendu trop sauvage pour la vie à deux. J’ai aussi tendance à attendre cette personne parfaite avec qui rien ne me dérangerait.

Mais bon, oser m’exprimer à mesure que les trucs surviennent (plutôt que de les accumuler) est un truc sur lequel je travaille dans les dernières années de thérapie. Cette semaine avec ma mère, c’était pas mal l’occasion parfaite de tester tout ça.

D’ailleurs, ça n’a pas pris beaucoup de temps à se manifester. Ma mère est arrivé alors que je venais juste de remettre un texte super important. Je me sentais libéré et j’étais content de la voir, mais je me suis vite rendu compte que j’étais aussi brûlé tight. Après avoir ramené ses 4000 bagages de Laval à mon appart en métro, on est allé manger au resto.

Est-ce que je suis le seul à détester être assis super proches des autres tables? J’ai l’impression que tout le monde s’écoute et ça manque vraiment d’intimité. C’était aussi le dimanche où il faisait super chaud dehors donc je suais comme un porc à cause des bagages et pour une raison que j’ignore, le resto chauffait en débile avec un calorifère collé sur le dossier de ma chaise.

Pour pouvoir sacrer mon camp de là au plus criss, j’ai eu le réflexe de finir ma bouffe en vitesse mais non, ma mère commençait à peine son assiette. « Je suis en vacances! » Ouais. C’est fou le peu de temps que ça m’aura pris pour me sentir pogné. Est-ce que ce sera comme ça toute la semaine? Ouf.

Et là, je m’en veux et ça escalade comme j’expliquais. Je trouve ça insupportable de trouver ça insupportable. Je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas être zen comme tout le monde.

Et évidemment, après le déjeuner interminable, elle voulait aller faire une grosse épicerie pour m’aider. Ça se refuse mal, mais crime que ça ne me tentait pas. J’étais déjà mort. Il faut dire que je m’étais levé à 6h30 pour clencher mon écriture. En arrivant à l’épicerie, elle commençait à m’offrir tous les trucs qu’elle voyait dans les allées alors que moi, je voulais juste avancer avec le gros panier pour que ça finisse.

À sa sixième question qui devait concerner un concombre ou un sac de carottes, j’ai fini par dire de façon un peu bête « Je vais te répondre non à pas mal toute parce que je suis juste fatigué pis ça me rend marabout. »

Et c’est là que j’attendais le drama. C’est comme ça que c’est toujours arrivé. Après tout, elle est montée de l’Abitibi pour m’aider. J’ai juste à dire oui ou non à des petites questions. Ce n’est rien de bien exigeant. Je m’attendais à une montée de lait du genre « ben pourquoi tu m’as dit de monter, d’abord?! Je peux pas tout faire tout seule! »

Mais finalement, ça ressemblait plus à : « Ah? Moi aussi je suis fatiguée. On peut refaire ça une autre fois. »

Première crise évitée. Et ça m’a vraiment fait du bien. D’un oeil extérieur, ce petit moment doit sembler terriblement anodin et plate, mais de l’intérieur, c’était une scène chargée de 4000 trucs reliés à une profonde dynamique familiale.

C’est peut-être un bon moment pour préciser que ma mère a été diagnostiquée bipolaire il y a quatre ou cinq ans. C’était un diagnostique important pour moi parce que ça expliquait pas mal de trucs dans ses comportements au cours de toute ma vie.

D’ailleurs, quand je dis aux docs et aux psy que ma mère est bipolaire, on vérifie tout de suite si je le suis moi aussi. Mais ce n’est pas le cas. Après plein de tests, je ne suis clairement pas bipolaire, mais la bipolarité de ma mère a clairement affecté ma personnalité. En fait, une grande partie de mes problèmes de fond est assez directement reliée à cette dynamique-là.

Et là, peut-être que certains vont lire ça et croire que je la blâme pour mes problèmes. Vraiment pas. Je suis extrêmement reconnaissant d’être tombé sur une aussi bonne mère et elle serait encore mon premier choix overall dans un mom draft. C’est juste une histoire d’une ironie sans fin. Ma mère a toujours mis le bonheur de ses enfants et de sa famille avant le sien, sauf qu’en étant malheureuse pour la majorité de sa vie, elle n’a jamais pu ou su me transmettre d’aptitude au bonheur. Elle ne pouvait pas non plus me transmettre un self-esteem qu’elle n’a jamais eu.

Ma mère est super critique envers elle-même. Si on la laisse faire, elle se diminue constamment. Et j’ai un peu hérité de ça aussi.

C’est difficile à expliquer parce que tout le monde a une relation unique avec sa mère, mais dans mon cas, j’ai toujours pris très personnellement les émotions qu’elle avait. Des émotions qui pouvaient se ramasser assez dark. Si elle se mettait en colère contre moi, c’était forcément de ma faute. Si elle pleurait, c’était que j’avais forcément fait plusieurs choses de mal. Si elle voulait se suicider, c’est que j’étais vraiment un mauvais enfant. Comme je disais, c’est difficile à expliquer, mais quand ça vient de ta mère, ces émotions-là deviennent des « vérités » qui sont difficiles à remettre en question quand t’es vraiment jeune et que t’en es à ta première vie.

Parallèlement à ça, on me disait aussi constamment combien j’étais le portrait craché de mon père. Un père qui ne semblait pas foutu de rendre ma mère heureuse lui non plus.

Tout ça pour dire que le diagnostique de bipolarité nous amenait un paquet de réponses que je n’attendais plus et remettait plusieurs souvenirs de moments difficiles en contexte. Mais ça ne réglait pas tout. Ça reste une femme qui a passé sa vie dans cette condition-là sans le savoir, et encore à ce jour, le processus pour trouver la bonne médication est difficile. Par exemple, elle doit prendre du lithium, ce qui décrisse sa glande thyroïde et qui la laisse épuisée 90% du temps. Sa mémoire lui fait aussi défaut alors ça complique les comptes-rendus qu’elle doit faire au médecin pour ajuster sa médication. Et aussi, évidemment, elle vieillit.

Longue parenthèse lourde pour expliquer que le fait que j’aie osé faire ma critique de fils ingrat à l’épicerie et qu’elle l’ait bien pris, c’était un pas pire cheminement symbolique dans notre dynamique mère-fils assez complexe. D’ailleurs, ma mère est cuisinière alors on aurait pu penser qu’elle allait faire des bons repas toute la semaine, mais au contraire, elle est vraiment en mode retraite et on a passé la semaine à se commander de la bouffe. De la mauvaise bouffe, même. :)

Elle est tombée sur une semaine où j’avais plein de deadlines, mais ça s’est super bien passé quand même. Elle avait une amie avec qui elle est sortie quelques fois. J’ai pu lui expliquer à mieux se servir de Facebook et même des manettes de la télé que je lui ai résumé sur un bout de papier pour qu’elle s’en rappelle.

Bien sûr, j’ai eu besoin de m’isoler quelques fois dans ma chambre pour faire mes trucs, mais juste le fait qu’elle ne le prenne pas mal, ç’a vraiment fait un monde de différence. Et ça m’a donné un peu d’espoir pour mon « futur relationnel ».

Même Kaffee commençait à s’habituer à la fin!

J’aurais pu lui dire 4000 fois merci au cours de la semaine avec tout ce qu’elle faisait, mais je me suis dit que je lui en dirais un gros plus senti juste avant son départ. Sauf que rendu là, elle m’a retourné ça. Elle m’a dit que c’est elle qui devrait me remercier parce qu’elle a vécu sa meilleure semaine depuis un bon bout de temps.

Qu’est-ce qu’un fils peut demander de plus? :)

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