La dernière vague – 8e partie

(8e partie de la série suivi)

On se serait cru dans un film tellement l’adon était grand, sauf que dans un film, on se serait imaginé une fin heureuse et parfaite. Le gars qui en est à sa dernière rencontre de psy alors qu’on a enfin confiance que sa carrière est partie pour de bon. Mais dans la réalité, ce n’est jamais si parfait.

Ma psy : « Comment c’est, dans la réalité? »

C’est crissement spécial. T’sais, je me sens vraiment bien, là. La bande-annonce de notre websérie est sortie tantôt. J’ai travaillé là-dessus tout février et non seulement j’ai eu du fun à écrire ça et à assister au tournage, mais je suis aussi fier du résultat. Pis là je reçois un paquet de compliments et quelqu’un que je respecte beaucoup m’a dit que j’étais talentueux, passionné et hyper gentil. Bon, gentil est un compliment de marde, mais le reste est cool.

« Tu ne trouves pas que gentil est un bon compliment? »

Non. C’est le genre de truc qu’on dit quand on n’a rien d’autre. C’est genre, t’essaies de trouver un compliment, mais tu ne trouves rien.

« Et à quoi tu t’attendais pour notre dernière rencontre? »

Ben c’est ça le plus bizarre. J’ai réfléchi à ça toute la semaine, et je n’arrive toujours pas à voir ce qui peut être productif dans une dernière séance de psy. Je t’ai déjà dit l’autre fois que j’étais pissed off que ça s’arrête, parce que je sens qu’on avance, mais ça s’arrête quand même faque…

« Oui, mais tu le sais que si on arrête le suivi maintenant, ce n’est pas parce que je pense que tout va bien pour toi. C’est juste… »

Oui, oui, je sais. On a busté votre quota.

« C’est ça. Et moi aussi je pense que ç’aurait été constructif de continuer et qu’on avait encore des choses à travailler… Mais peut-être qu’on peut explorer ça aujourd’hui. Comment tu te sens par rapport à ça. »

Ben comme je disais, j’ai pensé à ça toute la semaine, et je vois pas comment une dernière rencontre peut être productive. À moins que t’avais une espèce de super phrase magique d’ultime sagesse que tu me gardais pour la toute fin et qui va régler mes problèmes de fond? C’est sûr que t’en as une, hein? Shoot!

« … »

(Crime que c’est tough de faire rire ma psy.)

Non, mais c’est ça. C’est à ça que j’en suis arrivé cette semaine et qui est un peu déprimant.

T’sais, je te l’ai dit combien j’aime venir te voir. Pour moi, c’est un peu comme une date. Je viens parler à une belle fille wise qui a de l’écoute et de la compassion, et ça me boost vraiment à chaque fois. Ça me met de bonne humeur. Sauf que je ne te connais pas fuck all. La relation qu’on a est à sens unique. Donc ça veut dire qu’il y a quelque chose que je viens chercher ici. Pis je pense que c’est de l’espoir. Il y a un espoir que je rattache à toi et qui te rend vraiment attirante. L’espoir qu’on va finir par me figurer out. Genre qu’éventuellement, on va finir par élucider le je-sais-pas-quoi qui m’empêche d’être confiant, bien dans ma peau et bla-bla-bla.

« C’est beaucoup d’attente. »

Oui et je le vois que c’est ridicule, mais je pense que c’est quand même ça qui arrive. Et là, je m’en rends compte que ça se termine. Je le sens parce ce feeling-là est comme mort. Donc non, j’ai zéro attente. En fait, dans le métro, j’avais un peu l’impression de venir ici pour rien. On tombe sur une journée où je vais bien, et je viens expliquer ce que j’ai déjà compris, faque ça me fait juste une heure à… Je sais pas. Une heure à réaliser à quel point notre relation est à sens unique, et que je suis pathétique de m’attacher. Moi, je vais perdre quelque chose, mais toi tu vas passer au prochain patient comme si de rien était.

« C’est ça que tu penses? »

Bah, je sais pas.

« Qu’est-ce que t’aimerais? Qu’est-ce que t’espérais? »

Rien… Rien. C’est sûr que j’aimerais savoir que j’ai été spécial pour toi. J’aimerais croire que tu vas t’ennuyer. Que j’ai été un patient intéressant ou au moins un peu attachant. Penser que c’est possible de m’apprécier même pour quelqu’un qui me connait aussi… intimement.

« Moi, j’avais l’impression que si je t’avais fait un compliment, tu ne l’aurais pas cru. »

Ça fait quelques fois que tu me fais ça. C’est comme si au lieu de me dire quelque chose, tu me dis pourquoi tu ne me l’as pas dit. Anyway c’est comme on parlait l’autre fois. J’attends clairement que quelqu’un que je trouve hot vienne confirmer ma valeur et bla-bla-bla.

« Tu regardes beaucoup l’heure. »

Ouin. Je sais pas.

« J’ai l’impression que tu m’idéalises beaucoup. C’est comme si t’attendais que quelqu’un vienne te sauver. »

Hm, je sais que tu penses ça, mais je ne pense que ce soit ça. Quand tu le dis, c’est comme si je voulais me déresponsabiliser, mais c’est pas ça. C’est pas que j’attende que quelqu’un d’autre vienne régler mes problèmes. C’est que moi, ça fait vraiment vraiment longtemps que je cherche, et que je trouve pas. Quand je vais bien, je me dis que je vais finir par trouver tout seul, mais quand je vais mal, c’est juste… Anyway, dès que j’ai l’impression de cheminer avec quelqu’un, ça me donne de l’espoir, et cet espoir-là est vraiment attirant et me drive gros. Je le vois. Ça m’allume de partout.

Et là, je te perds et c’est ça qui me fait peur. J’ai eu un bon mois où j’allais bien, sauf que…

« Mais c’est positif, ça, non? »

Quoi? Ah. C’est sûr que je vois que ce Eric-là existe encore alors que je n’y croyais plus. Ça contraste avec le moi dépressif qui a besoin de 10-12 heures par nuit et qui n’a jamais l’énergie pour rien faire. Mais justement, j’ai peur que ça revienne. Là, j’avais de l’argent, j’avais toi, j’avais un projet inspirant, mais tout s’arrête en même temps. J’ai l’impression de rider une grosse vague cool, mais que c’est la dernière. Et là, je sais pas si je dois en profiter ou juste me préparer à la chute.

Mais anyway, tu seras pu là. Ça me sert à rien de te raconter ça parce que tu disparais. Et là, je sais pas comment closer ça, mais bref, j’ai pas d’attente. À moins, encore une fois, que t’aies une super phrase finale.

« J’ai pas de super phrase finale, Eric. »

Je sais ben. Je déconne. Mais bon, c’est pas mal fini, là.

« Écoute, Eric. J’espère vraiment que… »

Et c’est là qu’elle m’a transmis ses derniers souhaits. Ce dont je me rappelle, c’est de m’être vraiment forcé pour comprendre et retenir ce qu’elle était en train de me dire, mais que la suite n’était qu’une longue succession de déception. Tout ce que mon cerveau a retenu, c’était genre :

« J’espère que tu vas réaliser que bla-bla-bla et les possibilités de bla-bla-bla et que bla-bla-bla, bla-bla. Bla-bla-bla, bla-bla. »

Tout le long, j’ai attendu qu’un mot-clé poppe ou résonne sur une fréquence intéressante, mais ce n’est jamais arrivé. Et c’est là que ça m’a frappé : criss que j’en avais des attentes, finalement! J’ai tellement été ridicule de passer une heure à argumenter sur le pourquoi que j’ai zéro d’attente et je finis la rencontre super déçu. Mais même si j’étais sonné par l’ironie, c’était quand même fini. Il fallait se lever pour partir et c’est là que je lui ai répondu instinctivement : « Merci, c’est gentil. »

Je l’ai réalisé dès que le mot est sorti de ma bouche. C’était impossible que ça passe tout droit avec une psy.

« C’est gentil? »

J’ai eu beau sourire de l’adon et la jouer cool le temps de mettre mon manteau, il n’y avait plus rien à faire. J’étais déçu et elle le savait. Même si je ne voulais pas le voir, il y a une partie de moi qui espérait encore recevoir une preuve d’amour ou d’affection quelconque. Une phrase dans ses souhaits qui serait sortie de son code. Quelque chose qui l’aurait débarqué de son mode professionnel et qui m’aurait donné moins l’impression de m’être attaché à un robot ou à une femme de valeur qui ne s’intéressera jamais à un gars comme moi.

La seule exception, c’est qu’elle m’a serré la main avant de partir, mais encore là, je sentais que ça faisait partie de la routine. Je me rappelle qu’on avait peur que je ressente du rejet à la fin de tout ce processus-là.

On avait raison.

Mais bon, c’est quand même une bonne journée. C’est quand même une bonne semaine. C’est quand même un bon mois et je suis sur une lancée. Je vais bien. C’est juste le vide en avant qui est épeurant.

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