Concernant l’assassinat de Radio-Canada

Il serait surprenant de voir les Conservateurs changer d’avis sur l’importance de Radio-Canada. De toute façon, les libéraux ont fait à peu près la même chose avant eux. Sans compter que le destin de Radio-Canada est intimement lié à celui de CBC, et le Québec est loin d’avoir une voix forte dans ces discussions-là.

Cela dit, ce qui me dérange le plus, c’est qu’une bonne partie de la population ne semble pas réaliser que la santé de Radio-Canada est un enjeu central dans notre démocratie et notre culture. J’ai condensé quelques arguments en essayant fort de ne pas tomber dans le Conservateur-bashing facile.

L’objectivité journalistique

C’est clair qu’un journaliste ne devient pas un journaliste objectif dès qu’il travaille pour Radio-Canada. Au même titre qu’un journaliste ne devient pas croche dès qu’il est repêché par La Presse ou TVA. Il n’y pas non plus de méchant boss qui force ses journalistes ou chroniqueurs à avoir une opinion plus qu’une autre.

Sophie Durocher n’a pas besoin d’une commande pour écrire des niaiseries. Les chroniqueux comme Martineau, Duhaime ou Durocher savent très bien que c’est en ayant des opinions controversées qu’ils vont faire le plus d’argent. On les a engagé pour ça. Ils n’ont pas besoin de bons arguments, ils ont besoin d’arguments spectaculaires. Des arguments qui vendent de la copie. Ces gens-là savent créer des controverses avec rien pour générer du trafic. Ils deviennent donc un bon investissement pour une entreprise privée. Mais un bon investissement pour une information de qualité?

L’information de qualité, ça demande de la rigueur. De la crédibilité. Ça demande d’être redevable et d’être le plus objectif et impartial possible. Le diffuseur public a des responsabilités face à la population et en est redevable.

Bon, Radio-Canada est loin d’être parfaite. Je me rappelle que durant la crise étudiante, on tentait d’établir si une manifestation avait dégénéré à cause des étudiants ou de la police. Quel « expert » avait-on choisi pour trancher la question? Le chef de la police.

Assez ridicule. Il reste qu’il y un processus pour se plaindre de ce genre de chose et la société devra y répondre. Radio-Canada a comme mandat d’informer le mieux possible sa population.

Prôner l’affaiblissement de Radio-Canada, c’est prôner l’ignorance.

Pas d’émission jeunesse -> pas d’émission adulte -> pas d’émission pantoute

Radio-Canada a déjà coupé massivement dans ses émissions jeunesse. En fait, est-ce qu’il reste encore des émissions pour adolescents à Radio-Canada? Et pour les 9-12 ans? Une bonne partie de la population se fout pas mal de ce genre de truc.

« Qui va s’ennuyer de Watatatow?! »

Cependant, le nombre d’acteurs, de réalisateurs et de scénaristes qui sont passés par des émissions comme Watatatow est impressionnant. C’est une façon de prendre de l’expérience et de se perfectionner dans des métiers difficiles. C’est toute notre industrie qui s’améliorait avec ce genre de plateforme.

Présentement, on ne se rend pas compte des dommages parce que les artistes qui sont passés par ces émissions-là sont encore sur le marché, mais on ne se renouvelle plus depuis déjà quelques années et les conséquences seront longues à réparer.

Et pour les gens qui méprisent les artistes, ils sont loin d’être les seuls citoyens affectés par ces mesures.

On néglige souvent ce fait, mais il est prouvé qu’une population qui ne regarde pas ses émissions jeunesse à l’enfance ne regardera pas non plus ses émissions locales à l’âge adulte. Les Français ont d’ailleurs ce problème. Ils ont beaucoup de misère à faire marcher leurs propres séries télé parce que la population préfère et s’est habituée aux séries traduites américaines.

Et avec la télé privée américaine vient la culture et les valeurs de la télé privée américaine. Sans chercher à diaboliser les États-Unis ou le reste du monde,  est-ce qu’on souhaite vraiment que les Québécois n’écoutent que de la télé qui est produite de partout sauf d’ici? Avec les valeurs de tout le monde sauf des nôtres?

Ne pas dépendre des pubs et des cotes d’écoute

L’entrée de la pub est un des trucs catastrophiques qui est arrivé à Radio-Canada. Encore là, la population ne remarque pas vraiment les impacts d’une telle décision. Ajouter de la pub, c’est seulement une nouvelle entrée d’argent qui est bonne pour tout le monde, non?

Pas nécessairement.

C’est que la pub arrive souvent pour compenser une baisse de budget. Les effets sont pervers. Par exemple, quand une partie de ton budget dépend de la pub, ça implique que tu dois maintenant te préoccuper des cotes d’écoute et aller en chercher un maximum pour maintenir ton budget.

Malheureusement, les cotes d’écoute ne sont pas toujours en parfaite corrélation avec la pertinence ou qualité.

– La télé-réalité, ça attire plein de monde.
– Les vidéos de chatons, ça attire plein de monde.
– Les nouvelles sur le conflit au Moyen-Orient, c’est un peu moins sexy.

Quand tu choisis ton sujet de nouvelle ou de chronique, le côté pop devient un facteur beaucoup plus important. Est-ce que tu parles des fesses de Kardashian ou t’y vas avec une enquête sur le lobby obscur qui demandera dix fois plus d’effort pour dix fois moins d’intérêt?

Bon, mon exemple est gros (et bombé), mais c’est une réalité qui touche tous les médias en ce moment. On ne veut plus investir ou prendre des risques, on veut faire ce qui rapporte le plus. D’ailleurs, où est l’audace dans la télé québécoise si on enlève les chaines publiques?

Radio-Canada rend sa compétition meilleure

Sûrement qu’en lisant mon texte, vous vous êtes déjà dit quelques fois des trucs comme…

« La Presse est une entreprise privée et ils ont des bons journalistes. »
« Pourtant, les nouvelles TVA ont bien du bon sens. »
« Dora est une émission jeunesse super éducative. »

Et je suis plutôt d’accord. Encore une fois, je ne cherche pas à diaboliser le privé. C’est juste que l’objectif d’une compagnie privée, c’est de faire de l’argent. Ce n’est pas une mauvaise chose, c’est seulement que ça ne va pas nécessairement en accord avec le bien collectif.

Si les produits des compagnies privées sont d’aussi bonnes qualités, c’est souvent en bonne partie parce que les diffuseurs publics tels que Radio-Canada les force à rester honnêtes. Le privé est bien conscient que s’il y va trop fort avec les calories vides, la population va retourner massivement vers son diffuseur public.

Mais pour ça, il faut qu’il existe et qu’il soit en santé.

Sinon, ça ressemble aux États-Unis où l’on voit quotidiennement la guerre entre des réseaux comme CNN et Fox News. Ça devient difficile de se faire une tête et d’être bien informé parce qu’on sait d’avance les opinions et les agendas de tout le monde. Le but de ces chaines n’est pas de nous informer le mieux possible, c’est d’attirer un maximum d’auditoire devant leur poste pour faire un maximum d’argent.

Comme citoyen, la seule chance d’être bien informé, c’est si la bonne information devient l’information la plus payante. Les chances sont minces. La vraie information, ça coûte cher. Ce n’est pas une façon facile de faire des profits. Il n’y a qu’à regarder TQS/V qui s’est débarrassé de sa salle de nouvelles dès que c’est devenu possible. C’est beaucoup moins cher de produire des émissions où l’on regarde des inconnus en train de souper. Imaginez la différence de budget et d’heures de recherche comparé à une émission comme Enquêtes à Radio-Canada.

Si Disney offre aujourd’hui une multitude de films avec des personnages féminins forts qui prennent enfin la vedette, ce n’est pas parce que ses dirigeants ont soudainement eu envie d’accorder plus d’importance aux femmes et à leur émancipation. C’est parce que bien tranquillement, c’est devenu l’option la plus payante.

Est-ce qu’on veut une télé qui réagit lentement au marché ou une télé moderne et avant-gardiste qui nous projette vers l’avant?

La rentabilité de Radio-Canada

On voit constamment les diffuseurs privés planter Radio-Canada. C’est de bonne guerre. Radio-Canada ne devrait jamais répliquer. Elle n’est pas là pour être en compétition. Elle n’est pas là pour battre TVA. Elle est là pour être la meilleure possible. Un modèle. Un rempart.

La rentabilité d’un diffuseur public ne se mesure pas niveau des cotes d’écoute. La rentabilité d’un diffuseur public se mesure à ce qu’elle apporte à la population. Parce qu’une population informée, cultivée et vigilante, c’est une population qui devient difficile à manipuler. C’est une population qui prend de meilleures décisions. Et une population qui prend des décisions éclairées, ça devient rapidement rentable à tous les niveaux.

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3 Comments

  1. Je suis tellement d’accord!
    Excellent texte.

    (Et à mon avis les émissions jeunesse sont juste essentielles.)

  2. excellent! texte à plugger intégralement dans les soupers de Noël où ça pourrait dégénérer.

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